Octobre 2025

Il existe en nous un monde que la conscience ordinaire ne visite que par intermittence. Nous le rencontrons chaque nuit dans les rêves, nous en percevons parfois quelques fragments lorsque nous rêvassons, lorsque nous marchons longtemps, lorsque la musique nous absorbe ou lorsque, dans le silence, une image apparaît sans que nous l'ayons appelée. Ce monde possède ses paysages, ses figures, ses animaux, ses mouvements, et parfois des histoires entières s'y déroulent avec une cohérence qui nous surprend.

J'ai moi-même souvent connu ces expériences intérieures. Des lieux sont apparus que je ne connaissais pas, des animaux sont venus à ma rencontre et m'ont parlé, des scènes se sont développées dont j'ignorais totalement l'issue. Je pouvais les accueillir, les regarder évoluer, parfois entrer en relation avec elles, avec cette sensation très particulière que quelque chose se déroulait en moi sans avoir été décidé à l'avance. La conscience restait présente, mais elle cessait un moment d'être l'unique organisatrice de l'expérience.

C'est cet espace que j'appelle ici le monde imaginal.

Le terme demande quelques précautions, car il pourrait laisser croire qu'il s'agit simplement d'imaginer au sens courant, c'est-à-dire de fabriquer volontairement une histoire ou une représentation. L'expérience dont je parle est différente. Une image vient. Nous pouvons choisir de l'accueillir, de rester auprès d'elle, éventuellement de dialoguer avec ce qui apparaît, mais nous ignorons ce qui va suivre. Une porte peut s'ouvrir sur un lieu inattendu, une figure peut surgir, un animal peut répondre à une question que nous lui adressons. Ce qui apparaît appartient évidemment à notre monde psychique, tout en donnant parfois le sentiment étrange d'une certaine autonomie.

Le souffle peut devenir l'un des chemins qui permettent d'approcher cet espace.

La respiration occupe une place singulière dans notre expérience. Elle accompagne notre vie sans que nous ayons besoin d'y penser, tout en restant accessible à la conscience. Nous pouvons la sentir, l'écouter, la laisser s'amplifier ou se ralentir. Elle se situe ainsi à la frontière du volontaire et de l'involontaire, du corps qui sait respirer seul et de la conscience qui peut venir le rejoindre.

Lorsque l'attention se porte suffisamment longtemps sur le souffle, notre manière d'être présent peut progressivement se modifier. Le corps devient plus perceptible, la vigilance habituelle s'assouplit, le rapport au temps se transforme parfois légèrement. Les pensées continuent d'exister, mais elles occupent moins toute la scène intérieure. D'autres formes de perception peuvent alors émerger : une sensation jusque-là presque imperceptible, une émotion, une couleur, un visage, un paysage, quelquefois une scène entière.

C'est probablement là que la notion de transe devient intéressante. Je la comprends moins comme un état spectaculaire que comme une modification de la conscience ordinaire, suffisamment profonde pour permettre l'apparition d'autres formes d'expérience et suffisamment contenue pour que la personne reste présente à ce qu'elle vit. Le souffle devient alors moins une technique qu'un seuil. Il ouvre un passage vers cette vie intérieure que la pensée consciente recouvre souvent de son activité incessante.

Cette compréhension rejoint ce que Marie-Lise Labonté a exploré dans son travail autour des images intérieures, mais aussi, plus profondément encore, ce que Jung a découvert avec l'imagination active. Jung avait observé qu'une image issue de l'inconscient pouvait être accueillie consciemment et qu'il était possible de demeurer auprès d'elle jusqu'à ce qu'elle poursuive son propre mouvement. Une scène apparaît, une figure se manifeste, un dialogue peut commencer. La conscience participe à l'expérience sans en déterminer entièrement le déroulement.

Cette différence me paraît essentielle. Une visualisation dirigée cherche généralement à produire une image choisie : imaginer un lieu paisible, une lumière, un chemin, une personne. Dans l'expérience imaginale, le mouvement est différent. Une première image peut être proposée ou surgir spontanément, puis quelque chose se met à vivre. L'image se transforme, un élément inattendu apparaît, une figure prend une initiative. Celui qui vit l'expérience découvre ce qui vient en même temps qu'il le traverse.

Nous retrouvons ici quelque chose de très proche du rêve. Lorsque nous rêvons, nous sommes présents dans une histoire dont nous ignorons constamment la suite. Nous pouvons traverser une forêt, ouvrir une maison, rencontrer quelqu'un qui n'existe plus depuis longtemps ou converser avec un animal, sans être étonnés de cette logique propre au rêve. Le rêve produit son monde pendant que nous l'habitons. L'imagination active permet parfois qu'une part de cette capacité spontanée de la psyché devienne accessible dans un état de conscience différent du sommeil.

Les animaux occupent pour moi une place particulière dans ces expériences. J'en ai souvent rencontré dans mon propre monde intérieur. Certains se sont approchés, d'autres m'ont accompagnée, certains m'ont parlé. Ce qui m'intéresse aujourd'hui est précisément de ne pas réduire trop vite ces rencontres à une grille symbolique dans laquelle tel animal signifierait nécessairement telle chose. L'image vivante perdrait quelque chose d'essentiel si nous nous empressions de la traduire.

Un animal intérieur peut d'abord être rencontré pour ce qu'il est dans l'expérience. Comment apparaît-il ? S'approche-t-il ou reste-t-il à distance ? Que se passe-t-il lorsque nous le regardons ? Que ressentons-nous en sa présence ? Et, parfois, qu'a-t-il à nous dire ? La question peut sembler étrange tant que l'on reste extérieur à ce type d'expérience. Elle devient beaucoup plus compréhensible lorsque l'on découvre qu'une réponse peut effectivement surgir et qu'elle n'est pas toujours celle que nous aurions consciemment imaginée.

L'intérêt clinique se situe peut-être précisément dans cet écart. Une partie de la personne entre en relation avec une autre région de son expérience psychique qui n'était pas encore accessible à la pensée habituelle. Quelque chose qui n'avait pas de mots trouve une forme, une présence, parfois une voix.

Le corps constitue souvent le premier accès à ce monde. Une image ne commence pas nécessairement par une image. Elle peut commencer par une contraction dans la poitrine, une lourdeur, une chaleur, une sensation dans le ventre, une impression difficile à définir. Lorsque l'on demeure suffisamment longtemps auprès de cette sensation sans chercher immédiatement à l'expliquer, une transformation peut se produire. La sensation devient forme, la forme devient image, puis l'image peut parfois devenir relation.

C'est l'une des raisons pour lesquelles le travail avec le souffle m'a toujours semblé profondément lié à la vie psychique. Le corps ne se contente pas de porter notre histoire comme une mémoire silencieuse. Il participe à la manière dont cette histoire peut revenir, se transformer et progressivement trouver une représentation.

Lorsque j'ai créé en 2018 le Cercle des transformations, je cherchais déjà à ouvrir cet espace, même si je le formulerais aujourd'hui différemment. Le souffle avait une place importante dans le dispositif, mais il n'en constituait pas la destination. Il permettait de quitter progressivement la seule activité mentale, de retrouver le corps, puis de laisser apparaître ce qui demandait à émerger.

Le souffle continuait, et quelquefois une image apparaissait. Cela pouvait être un souvenir, un paysage, une présence, une scène ou simplement une sensation nouvelle. La personne entrait alors dans une expérience dont elle devenait à la fois témoin et participante.

Ce qui m'importe particulièrement aujourd'hui est la manière dont l'image est ensuite accueillie. L'expérience intérieure gagne à rester ouverte suffisamment longtemps pour ne pas être immédiatement rabattue sur une explication. Cela rejoint profondément ma manière de travailler avec les rêves. Un rêve n'a pas besoin d'être aussitôt déchiffré comme une énigme dont l'analyste posséderait la clé. Il peut être habité, repris, interrogé doucement. Une image peut continuer à travailler en nous plusieurs jours ou plusieurs semaines avant que son sens commence à apparaître.

Il en va de même dans l'imaginal. Une forêt peut revenir. Un animal peut réapparaître dans un autre contexte. Une maison intérieure peut révéler une nouvelle pièce. Une figure qui semblait menaçante peut se transformer lorsque la relation avec elle évolue. L'image conserve alors sa puissance symbolique parce qu'elle n'a pas été réduite trop vite à une signification unique.

C'est aussi ce qui me ramène aujourd'hui à la question de l'association libre. Depuis Freud, la psychanalyse a ouvert un espace extraordinaire en invitant quelqu'un à laisser venir les mots sans sélectionner à l'avance ce qui mérite d'être dit. Mais peut-être pouvons-nous entendre cette liberté de manière plus large encore. La psyché n'associe pas seulement par les mots. Elle associe par les sensations, les images, les mouvements du corps, les rêves, les souvenirs qui surgissent sans raison apparente, les scènes intérieures qui se déploient lorsque la vigilance consciente accepte de relâcher légèrement son contrôle.

Le souffle peut accompagner ce déplacement. Il ne remplace ni la parole ni le travail analytique. Il permet parfois d'atteindre une région où la parole n'est pas encore constituée, une région où quelque chose existe déjà sous forme de sensation, de rythme ou d'image avant de pouvoir devenir pensée.

Le monde imaginal apparaît alors comme l'une des dimensions les plus mystérieuses de notre vie psychique. Il n'est pas nécessaire de décider s'il possède une réalité au-delà de nous pour reconnaître sa puissance. Il suffit d'observer ce qui se produit lorsque quelqu'un rencontre une image qu'il n'avait pas prévue, dialogue avec une figure qui le surprend ou découvre en lui un paysage dont il ignorait l'existence.

Nous portons peut-être bien davantage d'histoires intérieures que celles que nous pouvons raconter consciemment. Certaines attendent encore leur forme. Certaines parlent dans nos rêves. D'autres passent par notre corps. D'autres encore prennent le visage d'un animal, d'une maison, d'une forêt ou d'une présence inconnue.

Le souffle peut alors devenir un passage entre ces différents territoires de nous-mêmes. Il accompagne la descente vers ce qui n'a pas encore trouvé de mots, puis le retour vers la conscience et la parole. Et c'est peut-être là, dans ce mouvement entre l'image et le langage, entre le corps et la pensée, que quelque chose de profondément vivant peut commencer à se transformer.