On me demande souvent ce qu’est la psychanalyse, et chaque fois je sens que la question attend de moi une définition que je ne parviens pas à donner. Mais existe-t-il vraiment une psychanalyse ? Je ne le crois pas. Il y a des psychanalyses, des courants de pensée, des traditions parfois très éloignées les unes des autres, et surtout, il y a des psychanalystes. C’est peut-être de ma rencontre avec eux, et de ce qu’elle a fait de moi, que je peux parler.

Si la psychanalyse se résumait à un ensemble de techniques, de théories et de définitions, il suffirait de suivre une formation et, en trois ou quatre ans, on deviendrait psychanalyste. On aurait acquis les connaissances nécessaires, appris à reconnaître les mécanismes psychiques les plus courants, étudié les grandes figures de la discipline et leurs concepts. Or devenir psychanalyste engage un travail d’une tout autre nature, qui ne s’achève d’ailleurs jamais véritablement.

Ce que je sais de la psychanalyse, je l’ai d’abord appris de l’autre côté, comme analysante. J’ai commencé mon analyse personnelle en 1996 et me suis passionnée pour ce que j’y découvrais. Cette expérience a profondément transformé mon regard sur moi-même, mais aussi sur les autres et sur le monde. J’ai poursuivi ce travail pendant de longues années, tout en explorant d’autres approches, les thérapies brèves, la Gestalt, la systémique, puis différentes traditions psychanalytiques, dont la pensée de Jung, et chacune m’a apporté quelque chose, parfois en confirmant mes intuitions, parfois en les bousculant. Je me demande parfois si je ne suis pas restée, d’une certaine manière, du côté de l’analysante, de quelqu’un qui découvre encore ce qu’il ignorait de lui.

Il m’a fallu aussi apprendre à me dé-partir de ce que j’avais appris, et peut-être de moi-même. J’aime ce trait d’union, qui fait entendre à la fois le départ et la séparation, et dit quelque chose du travail intérieur que demande la position d’analyste : se dé-partir de sa position de sachant, de ses convictions, de ses interprétations toutes prêtes, et surtout de ce que l’on croit comprendre de l’autre. Mais s’en dé-partir, est-ce que cela se fait jamais une fois pour toutes ?

On dit volontiers que l’analyste ne sait rien de celui qui vient le rencontrer. J’y entends, pour ma part, ce que j’appelle l’hospitalité analytique, une éthique que je dois à Derrida et à Anne Dufourmantelle, et que je déplie dans un livre en cours d’écriture sur la psychanalyse contemporaine. Cela peut paraître étrange après tant d’années d’études, de lectures, d’analyse personnelle et de pratique, mais ne rien savoir de l’autre ne signifie pas ne rien avoir appris. Il faut parfois de nombreuses années pour parvenir à déposer son savoir et accepter de rencontrer quelqu’un sans chercher immédiatement à le comprendre à partir de ce que l’on connaît déjà. Chez certains analystes, comme dans les psychothérapies, la tentation est grande de reconnaître une structure, un fonctionnement, un diagnostic, de ranger ce que l’on entend dans une catégorie connue. Ces repères peuvent avoir leur utilité, mais lorsqu’ils occupent toute la place, que reste-t-il de la personne qui se trouve devant nous ? Que pouvons-nous encore découvrir d’elle si nous croyons déjà savoir qui elle est ? Pour ma part, quand quelqu’un arrive pour la première fois dans mon cabinet, je ne le range dans aucune catégorie, aucune structure, aucun diagnostic, je le reçois. C’est là, je crois, qu’il s’agit pour moi de se dé-partir de soi : je laisse sur le seuil ce que j’ai appris, mes lectures, mes repères, pour faire de la place à celui qui entre, tel qu’il se présente et tel qu’il ne se connaît pas encore. Cette hospitalité ne m’est pas acquise une fois pour toutes, elle se renouvelle à chaque porte qui s’ouvre, à chaque séance.

Et puis il y a quelque chose de plus difficile encore à abandonner : notre désir d’aider. Ce désir nous paraît si naturel devant la souffrance de l’autre, et il peut pourtant devenir un obstacle considérable au travail analytique. Si je veux aider l’autre à aller mieux selon ce que j’imagine être bon pour lui, si j’ai un projet sur son devenir, c’est déjà mon propre désir qui s’introduit dans la rencontre, et je risque alors d’écouter ce que sa souffrance réveille dans mon inconscient, au lieu d’entendre ce qui cherche à se dire du sien. C’est peut-être l’une des exigences les plus difficiles de cette position : renoncer à vouloir quelque chose pour l’autre, et je ne suis pas certaine d’y parvenir toujours. Cela suppose d’avoir suffisamment rencontré sa propre histoire, ses blessures, ses attentes et ses désirs pour reconnaître ce qui nous appartient lorsqu’ils surgissent dans une séance.

Je reste un être humain, traversée moi aussi par mon inconscient. Mon travail personnel ne me met pas à l’abri de ce qui peut se réveiller en moi. Il me permet progressivement de le reconnaître, sans nécessairement m’y arrêter ni le laisser conduire mon écoute.

Dans mon cabinet, le patient et moi sommes tournés dans le même sens, face à une fenêtre où je n’ai volontairement pas mis de rideau. Derrière la vitre, il y a les arbres du boulevard, et leurs feuilles que nous voyons bouger tous les deux. Je les regarde souvent danser pendant que l’autre parle, et il m’arrive de trouver que cette danse ressemble étrangement à ce qui se passe entre nous. On ne voit jamais le vent, seulement ce qu’il remue. Je ne vois pas davantage l’inconscient de celui qui me parle, ni le mien, mais je perçois quelque chose qui frémit, se soulève, hésite et retombe, et je me surprends à attendre, à danser moi aussi, sous un vent qui vient peut-être de nos deux inconscients mêlés dans cette pièce.

Je me demande parfois ce que cela change, que nous regardions ensemble la même fenêtre plutôt que l’un l’autre.

Ce long travail d’analyse personnelle, auquel s’ajoutent les expériences de la vie elle-même et les rencontres cliniques, participe de cet élagage de soi. Il nous faut parfois beaucoup de temps pour nous défaire de certaines certitudes, et accepter que l’autre vienne encore modifier notre manière de penser.

Je reste profondément humaine dans cette rencontre. Je peux être touchée, surprise, parfois même déconcertée par ce que j’entends. Ma propre subjectivité ne disparaît pas, mais le travail accompli sur moi-même me permet de reconnaître ce qui m’appartient et de le laisser passer, afin de demeurer disponible à ce qui advient chez l’autre. Je peux alors devenir cette écoutante de l’humanité de l’autre, du sujet qui ne sait pas encore qu’il le devient.

Mais que se passe-t-il réellement dans une analyse ? Bien sûr, il y a ce premier mouvement qui consiste à accompagner l’analysant dans la découverte de son histoire, à lui permettre de donner du sens à ce qu’il a vécu, à reconnaître les répétitions qui le font souffrir et, progressivement, à trouver une issue à cette souffrance. Ce travail est important, mais beaucoup de psychothérapies poursuivent également ces objectifs. Je crois que quelque chose d’autre peut advenir dans une psychanalyse.

Il y a cette rencontre si particulière entre l’analyste et l’analysant, dont on ne trouve pas facilement l’équivalent dans la vie courante, parce que l’autre y occupe une place singulière. L’analysant peut imaginer que l’analyste sait quelque chose de lui, un savoir que l’analyste ne possède pourtant pas, et cette supposition, cette place accordée à l’autre, produit des effets bien réels dans la relation. Mais ce qui se passe devant ma fenêtre m’en semble un peu différent. Thomas Ogden a proposé le concept de tiers analytique pour penser cette expérience intersubjective qui se constitue entre l’analyste et l’analysant, et qui ne se réduit à aucun des deux. Cette pensée m’intéresse particulièrement, car elle ouvre sur une dimension de la rencontre que je retrouve dans ma pratique, et quand je la lis, c’est à mes arbres que je pense. Ce que nous regardons ensemble, ce vent dont nous ne percevons que les effets, ne serait-ce pas déjà un peu ce tiers, un espace qui n’appartient ni à lui ni à moi, où peut naître quelque chose qu’aucun de nous deux n’aurait trouvé seul ?

Car il arrive que quelque chose émerge dans cette relation, une part de soi que l’analysant ne connaissait pas encore, qu’il n’aurait peut-être même pas imaginée, comme si le fait de rencontrer, à travers l’autre, cet improbable de soi venait ouvrir une possibilité nouvelle d’exister. Ce qui me frappe, c’est que nous ne pouvons pas savoir à l’avance ce qui va émerger. Cette part inconnue était-elle déjà là, attendant de se révéler ? Ou est-ce la rencontre elle-même qui contribue à la faire advenir ? Je ne sais pas répondre à cette question, et si je le pouvais, il n’y aurait sans doute plus de surprise, plus rien de neuf sous ces arbres.

Il me semble que cette possibilité de surprise appartient profondément au travail analytique. Quelque chose peut apparaître qui échappe à nos connaissances, à nos prévisions et parfois même à nos interprétations.

C’est aussi pour cela que je me méfie de l’idée selon laquelle on pourrait devenir psychanalyste au terme d’un cursus, aussi sérieux soit-il. Les études sont indispensables, les lectures, les formations, les supervisions le sont également, mais elles ne suffisent pas à donner cette position si singulière qui consiste à accueillir l’autre sans prétendre savoir à sa place, et elles ne m’ont pas appris à me tenir devant cette fenêtre sans savoir. Il y faut le temps d’une analyse personnelle, le travail sur sa propre histoire, les expériences de l’existence et cette longue confrontation avec ce qui, en nous, résiste encore à la rencontre.

J’aime penser que devenir psychanalyste, c’est accepter de se laisser élaguer par les rencontres, au fil des années, pour faire davantage de place à celui qui vient. Et cela ne s’achève pas avec l’installation d’une plaque sur la porte d’un cabinet.

Je suis psychanalyste depuis 2013, et je continue de découvrir ce que cette place exige de moi. Certaines rencontres m’obligent encore à revoir ce que je croyais avoir compris, à déposer une certitude, à reconnaître quelque chose qui m’avait échappé. Après toutes ces années, je reste étonnée par ce qui peut surgir dans une séance, par une parole inattendue, un rêve, une pensée qui n’avait encore jamais trouvé à se formuler. Et je mesure combien cette capacité d’étonnement dépend de ma propre disponibilité à rencontrer ce que j’ignore encore.

Alors, qu’est-ce que je ne sais pas encore de cette place que j’occupe ?

Texte pensé par Flora Aubin et écrit avec Claude

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